La Buena Vida : coffee & book shop

3Dom

Au 7e matin, elle sortit un petit appareil photo de sa besace et vissa la devanture sur la pellicule argentique de son vieux modèle. « C’est dommage, avais-je pensé, sous cet angle, elle doit probablement avoir photographié son propre reflet… » avant de me raviser : que qu’elle avait précisément sous la tête ou derrière les yeux – à moins que ce ne soit l’inverse – je n’en avais pas le préambule d’une idée.

C’était un de ces matin de fin d’hiver gratifié par un soleil enfin charitable de quelque peu de chaleur. J’en avais profité pour ventiler l’espace, porte ouverte à chasser cet air moite qui précède l’entre-saison, avant d’allumer le perco’ et de donner un coup de chiffon mou sur les tables. Je ne l’avais pas vu arriver et c’est en divaguant jusqu’à la sortie au côté d’Elvis, un habitué, et sa toute nouvelle série de S.A.S. – péché mignon – fraichement acquise que j’ai aperçu la paire de bottes fourrées désormais familière plantées au milieu de la chaussée.

Au cours des derniers jours, elle avait échoué une demi douzaine de fois sur le trottoir d’en face, vigie avant-gardiste, matant l’entrée sans jamais s’y présenter. Jeune, pas franchement discrète, des boucles sous un bonnet pâteux, les paumes dans des mitaines chinées, elle donnait sévèrement l’impression de savoir exactement ce qu’elle faisait là. Mais je commençais à me demander jusqu’où l’impression était illusion.

La traiter en inconnue m’étant peu concevable, je la saluai brièvement d’un signe de tête – sobre, peu intrusif, mais cordial, du moins je l’espérais – puis m’en retournai à mes rayonnages.

– Qu’en penses-tu, demandai-je à l’Alice de Dautremer au mur, faut-il que je l’invite à entrer de nouveau ?

« De nouveau », car au 4e matin, alors que j’examinais avant de le juger recevable un nouvel autocollant placardé par quelque plaisantin sur le rideau de fer de la librairie, elle était arrivée, côté cour, oisillon dans la grinche fine d’un temps revêche.

– Mademoiselle ? Je vous offre un café ? lui avais-je alors proposé.

Elle avait levé des yeux verrons et farouches vers moi puis dodeliné et quasi chuchoté un poli mais définitif « Non. Merci. » avant de traverser et se s’adosser à l’immonde façade jaune de la Banque rutilante installée depuis peu là où hier encore, mon ami Louis me faisait face dans ce qui appelait lui-même avec affection et sans doute une pointe de lucidité sa « Galerie de Croutes ».

– Si elle n’est pas là pour le « coffee », suggéra une petite voix intérieure – à moins que ce ne fût celle d’Alice ? – peut-être l’est-elle pour le « book shop ».

Je revins vers la porte. Elle ne me toisait pas mais n’en était qu’à un cheveux pour ce qui était du port.

– Mademoiselle ? Je vous offre un livre ? lui proposai-je alors.

Elle se mordit la lèvre, baissa un instant son regard bicolore, le visage plus juvénile encore que je l’avais présumé.

– C’est que… hésita-t-elle, je ne jamais fait ça…

M’écartant pour lui ouvrir le passage, je la rassurai – Ne vous en faites pas, avec les livres, ça se fait tout seul.

Note de bas de page :

– Ce texte est une participation au 15e Jeu d’écriture(s) du Blog à 1000 mains, d’après une photo de Dom – Abagendo.

Le défi de Lullaby

Dimanche, je postais que j’étais pleine d’envie. Dans les commentaires, la pétillante Lullaby  me lançait alors le défi suivant (pour répondre à mon envie « de savoir quoi écrire, ou qui, je ne sais pas ») : « Je te mets au défi d’écrire un court texte (quinze-vingt lignes) qui raconterait l’histoire d’un homme qui réalise qu’il est tombé amoureux de la femme de son meilleur ami… Sans utiliser une seule fois le pronom « elle », ni le pronom « il » (interdiction de contourner la règle en utilisant des prénoms), en utilisant au moins une fois un futur et un conditionnel, et les mots suivants : couleur, pissaladière, feuille, oxygène, marotte, invraisemblable et chiffre. »

Je ne suis pas blogueuse à tourner le dos à un défi d’écriture. Ainsi…

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Avant même de la rencontrer, je savais que pour lui, c’était « la bonne ». Plus question de faire du chiffreavec ses conquêtes. La séduire, la garder, étaient les nouvelles priorités. En tant que meilleur ami, je me devais d’être sur la défensive. Là où l’amour illusionne, je me voulais clairvoyant à l’excès. A la liste des qualités dressée, j’opposais celle de toutes ses défaillances.

Ses tics de langage n’étaient pas charmants mais niais.

Son humour n’avait rien de ravageur mais tombait à plat.

Sa cuisine présentée comme originale était en réalité insipide – et sur ce point, l’expérience de lapissaladière aux olives vertes ne pouvait que jouer en ma faveur.

J’aurais pu continuer à l’envie mais les semaines puis les mois passaient et sa voix restait pleine decouleurs pour parler de cette femme, son amour, son cœur, son oxygène, son âme sœur. Alors on a commencé à s’apprivoiser autour de notre seul point commun : mon meilleur ami et homme de sa vie. Nos relations se sont détendues. A quelques occasions, même, on s’est retrouvés à passer de bons moments, seuls, tous les deux.

C’est là, je pense, que ça a commencé. Quand j’ai cessé de la regarder en ennemie, j’ai commencé à la voir en femme. Ouverte d’esprit, généreuse, douce, joyeuse, forte… Depuis quelques temps apparait à mes yeux tout ce que lui a toujours vu. Tout ce qui l’a séduit.

Sa marotte pour le crochet n’est plus ringarde mais touchante.

Son expression boudeuse n’est plus agaçante mais mignonne.

Sa façon de prononcer tous les o ouverts n’est plus un accent invraisemblable mais une pointe de gaité.

Et me voilà devant l’écran d’inscription, sur ce site de rencontre idiot, à devoir décrire la femme idéale pour moi. Mon meilleur pote rit encore. Il croit à une blague pour m’avoir tant incité à m’inscrire, que ce portrait rédigé à l’instinct, au brouillon, sur une feuille libre, et s’avérant ressembler trait pour trait à quelqu’un qu’on connait très bien tous les deux est un jeu. Dans un instant, je lui dirai que je ne l’ai pas fait exprès. Dans un instant, il va comprendre ce que je viens d’admettre : je suis amoureux de sa femme.

Notes de bas de page :

– Alors, Lullaby, défi relevé ? A ton tour d’écrire ! Voici ton défi : écrire une situation de quiproquo sous forme de dialogue théâtral, nombre de personnages libre. Il faudra qu’on y retrouve au moins deux proverbes, une citation extraite d’une chanson (dans la langue de ton choix) et que soit évoquée une tasse de thé. Qu’en dis-tu ?

– pix : Brice Foto

4 réactions

  • 1De NommerAimer… – 22/01/2014, 20:08

    Espantouflée, je suis. Au bas mot …

  • 2De Lizly – 23/01/2014, 18:18

    @NommerAimer… : Merci ma chère pour ce beau compliment

  • 3De lullaby – 23/01/2014, 18:47

    Ah oui, défi plus que relevé !!! Les contraintes se fondent complètement dans le texte, on dirait même pas des contraintes, même la pissaladière n’a pas l’air d’être posée là comme un cheveu sur la soupe (des olives vertes, vraiment !!! 😀 ), bref j’adore !
    Je réfléchis déjà à ton défi, je vois que tu m’a gâtée….. J’espère m’en tirer aussi bien que toi !
  • 4De Lizly – 24/01/2014, 18:13

    @lullaby : Je suis sûre que tu vas nous écrire un très bon texte ! Puis le but reste de s’amuser. ❤

La muse

– Et bien en voilà un d’un format plus acceptable, tu pourrais peut-être réussir à lui faire passer la douane celui-ci.

J’ai lancé la boutade tout en levant l’appareil. Elle a sourit mais ne s’est pas tourné vers moi. L’obturateur s’est tout de même enclenché mais je n’ai pas besoin de contrôler mon écran.

Raté.

Je laisse les marcheurs prendre un peu d’avance en remontant le fil des dernières prises de vue. Seule ou avec d’autres membres du groupe, sur fond de paysages sans doute époustouflants, elle n’est absente d’aucun cliché.

Ici, un plan très serré sur son visage, ma meilleure photo : l’air rêveur et triste qu’elle a depuis quelques jours quand elle pense au retour chez elle. Là, c’est un éclat de rire cadré à la va vite mais avec une bonne luminosité. Un peu avant, la contrariété, sourcils circonflexes, yeux rétrécis, le zoom laissant planer un léger flou. Ce matin même, le coup de chance pour sa main en peigne dans ses mèches blondes, ce geste pour se recentrer, se rappeler à elle-même, fugitif, mais caractéristique.

Un poulain me regarde, hésitant. Je reste immobile. D’un œil, il me fixe, de l’autre, il guette la réaction d’une jument au ventre lourd veillant à  quelques foulées à peine de nous.

– Dis moi, petit cheval, tu ne voudrais pas la faire sourire pour moi ?

Au son de ma voix, il s’est tendu mais n’a pas détalé pour autant. Je dirige avec lenteur mon objectif vers lui, l’attrapant dans une posture curieuse, l’arrière train prêt à se carapater mais le nez tendu vers moi.

Je tends ma main ouverte à plat. S’enhardissant, il redresse l’encolure et piaffe maladroitement. Plus loin, elle s’est arrêtée et regarde vers moi, la paume gauche en visière, la droite sur les reins. Cette attitude là, je l’ai déjà photographiée plusieurs fois. Je m’accroupis, la main toujours en avant. Le poulain piétine une paire de pas prudents vers moi, marque une pause puis enchaine sur quelques enjambées supplémentaires, en crabe.

– Allez, bonhomme, un effort… je lui souffle. Elle nous regarde, approche.

Indécis, il entame une danse faite d’une succession d’avances et de reculades. Puis, encolure tendue de tout son long, il vient effleurer ma main du bout de ses lèvres. A peine mes doigts sentent-ils la caresse que la jument en alarme lâche un bref hennissement de rappel à l’ordre. La queue en panache, le poulain s’éloigne d’un petit trot fière et provocateur.

Je me retourne vers elle. Elle me regarde toujours et sourit. Ce sourire que j’essaie depuis des jours de fixer sur les pixels de mon écran digital. Celui, authentique, qui n’a rient de commun avec tout ceux, posés, que j’ai obtenu jusque là.

Je laisse glissé mon index jusqu’au déclencheur, vise au petit bonheur et appuie discrètement avant de lui lancer un haussement d’épaule un peu exagéré.

Demain, nous rentrons tous chez nous. Je ne me fais aucune illusion. Elle ne s’est jamais réellement intéressé à moi alors même que nous partagions nos tentes, nos repas, nos camps et nos histoires individuelles. Elle ne s’est pas montrée intriguée une seule seconde par le explications évasives sur mes motivations à tenter un tel voyage. Elle a même fait mine d’ignorer qu’elle était l’objet quasi unique de mes prises de vue au cours de ses trois dernières semaines, tout occupé que j’étais à figer sur ma carte mémoire la moindre de ses attitudes, de ses expressions, des ses mimiques. Et voilà qu’à la veille de notre départ, j’arrive enfin à capter la seule qui me manquait.

Elle se retourne et reprend sa marche, halée par le soleil pourtant chiche, encore ébouriffée de l’escapade en jeep qui nous a conduit jusqu’à ce plateau, amincie par les longues journées de marche. Rencontre de hasard, l’âge d’être ma fille et de loin, un corps fait pour la lumière, un visage criant l’appel de l’objectif sans même qu’elle le sache, des allures marquées, des expressions qui invitent à la lecture. Tout ce qu’il faut pour éveiller en tintamarre l’inspiration d’un vieux photographe blasés.

Je rallume mon écran pour vérifier mon dernier cliché, cherchant ce sourire vrai. Sur le rectangle noir de mon numérique, le symbole rouge d’une pile vide clignote furieusement.

Raté…

Notes de bas de page :

– Ceci est ma participation au 14e jeu d’écriture(s) du blog à 1000 mains

– pix : sweet Lullaby

4 réactions

  • 1 De lullaby – 14/11/2013, 18:50

    Il va bien falloir que je me décide à le commenter, cet article. C’est la quatrième fois que je le lis, je ressors à chaque fois de ma lecture avec un sentiment que j’ai du mal à identifier. Je crois tout simplement que je suis émue. Si je devais expliquer pourquoi, je serais bien embarrassée, parce que moi-même j’ai du mal à cerner pourquoi. Je crois que je retrouve dans ton texte une ambiance que j’ai connue, L’ ambiance de ce voyage. En fait, ton texte sonne vrai, non-seulement dans l’évocation des détails du voyage (j’adore le passage du poulain, il est vrai aussi, on sent l’oeil de l’habituée sur ses attitudes), mais également (et c’est là que c’est le plus troublant) dans la description des émotions de cette muse à laquelle, forcément (désolée), je m’identifie (le sourire que le narrateur n’arrive pas à saisir, ça m’amuse parce que j’ai souri à peu près 24/24 là-bas… même « la main en peigne » dans les cheveux est criante de vérité !!!). Il y a aussi du vrai dans la personnalité du narrateur, il collerait tout à fait dans le groupe (il y avait d’ailleurs un type que j’ai ignoré tout le séjour, et aussi un vieil amateur de photo avec sa femme), enfin bref, on croirait que tu y étais ! Et donc, pour tout ça, pour ce joli texte, merci.

  • 2 De Lizly – 16/11/2013, 11:05

    @lullaby : Je n’ai pas réussi à détacher la photo de la lecture délicieuse que j’ai fait de tes posts. Même si toutes les personnes sont de dos, quand je regardais la photo, je pensais « sourire ».
    Tu as sans doute raison de te voir dans la muse, même si je n’ai pas écrit sur toi, tu as forcément influencé le texte.
    Pour le reste, je ne pouvais pas ne pas utiliser ce charmant petit poulain ! D’ailleurs, je te rappelle que tu me dois toujours un cheval 😉
    Je suis contente que mon texte t’ait plu. :-D
  • 3 De Obni – 17/11/2013, 08:39

    Superbe texte ! Tout en finesse, en observation et en élégance ! ça faisait vraiment longtemps que je n’avais ressenti cela sur la blogosphère ! Bravo !!!

  • 4 De Lizly – 17/11/2013, 11:37

    @Obni : Merci beaucoup pour ce superbe compliment !